« Ce lien qu’on a avec ce bâtiment »

Samira Alitouche et les 4000 Sud

Samira Alitouche est une habitante actuelle de la Courneuve que nous avons rencontrée dans le cadre du projet « 4000 vies ! Histoires vécues ». En partant des photos de famille qu’elle nous a confiées, interrogeons ce qui importe tant dans son attachement au quartier.

Plusieurs membres d'une famille sont réunis dans le salon d'un appartement HLM

Née en Algérie en 1975, Samira Alitouche – ici au centre d’une photo prise en 2001 chez sa mère – a grandi aux 4000 Sud et reste profondément attachée au bâtiment du Mail de Fontenay. Avec ses parents, ainsi que son frère et sa sœur, également adoptés en bas âge, elle y a vécu dans une ambiance chaleureuse. 

Après son mariage, Samira Alitouche s’installe aux 4000 Nord où naissent ses premiers enfants, mais ne s’y sent pas chez elle. En 2004, elle retourne vivre au Mail de Fontenay près de ses parents. En 2012, le projet de démolition se confirmant, elle déménage à côté dans la résidence Renoir mais reste active au sein de l’amicale des locataires du Mail. Son témoignage éclaire les raisons de cet attachement indéfectible, et nous invite à interroger les liens intimes au quartier.

« C’est bizarre ce qui se passe ! Ce lien qu’on a avec ce bâtiment, avec cet appartement… Non je ne me vois pas quitter les 4000… Je sais que ça paraît fou pour certains… Y en a qui me parlent d’ambition… Mais non… Pour aller où ? »

Samira Alitouche

Une famille se forme aux 4000 Sud

Samira a grandi à La Courneuve dans une famille algérienne. Ses parents viennent de Seddouk en Kabylie. Son père s’est installé en France en 1962, sa mère l’a rejoint en 1963. Après un mois chez le frère de sa mère à Orly, le couple a passé plusieurs années en bidonville à Gennevilliers, puis à Nanterre. À l’époque, la crise du logement est encore très importante en métropole, et les étrangers sont dans leur grande majorité exclus de l’accès au logement social.

Les Algérien·nes, dans le contexte de la guerre d’indépendance et d’un racisme colonial très prégnant, ont beaucoup de mal à se loger. La grande majorité des familles algériennes réside dans le parc privé ordinaire, souvent dégradé, mais elles sont plusieurs milliers à habiter dans des bidonvilles, comme de nombreuses familles portugaises et espagnoles.

Ces différentes photographies ont été prises par les parents de Samira dans leurs lieux de vie successifs et témoignent d’une volonté de conserver des souvenirs de ces différentes étapes, peut-être aussi d’envoyer ces photographies à leurs proches restés en Algérie. Les deux premières ont été prises à l’époque où ils habitaient dans des bidonvilles à Nanterre, entre 1963 et 1969 environ. Les baraques ne sont pas prises en photo, il s’agit sans doute pour les futurs parents de Samira de donner à voir une autre facette de leur vie quotidienne : l’environnement des bords de Seine, les loisirs avec des amis.

Par la suite, ils sont relogés à la cité des 4000 à La Courneuve, comme plusieurs autres familles des bidonvilles de Nanterre. Leur premier logement se situe dans une cité de transit, puis ils obtiennent un deux-pièces aux 4000 Sud, dans la Tour Leclerc, avant l’adoption de Samira qui a eu lieu en 1975. Sur place, ils continuent à prendre régulièrement des photographies de leur vie quotidienne, lors de la visite de proches. Ces deux photographies ont été prises devant chez eux, en bas de la tour, pendant l’été. À l’arrière-plan, on aperçoit un grand parking sur l’une, le Prisunic sur l’autre, deux symboles de la modernité des lieux. 

Par ces photographies, on comprend ce qu’a représenté la cité des 4000 dans le parcours et la formation de la famille. Avec la mémoire du passé familial, elle transmettent en héritage cet attachement si fort au logement et au quartier.

L’atelier de l’historien·ne
Les photos de famille, des archives précieuses

Ces photographies de familles étrangères en France dans les années 1960-1970, dans leur vie quotidienne, sont rarement diffusées car il s’agit d’archives privées. Une majorité de familles n’était pas équipée d’appareil photographique, comme de nombreuses familles ouvrières françaises. La démocratisation de l’accès aux appareils photo est plus tardive. Ces photographies sont d’un grand intérêt pour les historien·nes puisqu’elles donnent à voir la matérialité des conditions de vie, démontrent la capacité des classes populaires à mettre en scène elles-mêmes leur quotidien, et ainsi à rompre avec les représentations misérabilistes produites de l’extérieur.

Samira Alitouche a accepté que l’AMuLoP reproduise ces archives privées auxquelles elle est particulièrement attachée à l’occasion de l’entretien filmé qui a été réalisé en 2024, pour accompagner son témoignage. C’est une manière pour elle d’inscrire sa famille dans l’histoire du Mail, qui sera détruit en 2026. La famille conserve ces photographies dans de grands albums, et certaines sont affichées au mur chez elles et ses parents : la famille Alitouche se raconte à travers elles.

L’attachement affectif au logement familial

La famille Alitouche est arrivée à La Courneuve au début des années 1970 dans un deux-pièces. À l’arrivée du frère de Samira en 1978, la famille obtient un logement au Mail de Fontenay. « On était au 9e étage, 9e étage porte 2. C’était un F4. Donc mes parents avaient leur chambre. On avait une grande salle à manger. On avait une cuisine, un petit cagibi.  Moi, j’avais ma chambre. […] Mais c’est ce qu’on appelle un faux F4 parce qu’on avait une salle à manger et un salon. Et donc ce salon on l’avait transformé en chambre pour pouvoir avoir chacun notre chambre. Il était spacieux, il était très grand et puis il était agréable. Il y avait un grand balcon avec une superbe vue ». Leurs conditions de logement sont désormais confortables et cet appartement est le lieu de nombreuses fêtes de famille et religieuses. La famille célèbre l’Aïd, les enfants reçoivent des jouets à Noël. Samira et ses frère et sœur y vivent une enfance heureuse. Ses parents restent sur place pendant près de 30 ans. 

« C’était le 2 mail de Fontenay. Et on était au 9e étage, 9e étage porte 2. C’était un F4. […] Il était spacieux, il était très grand et puis il était agréable. Il y avait un grand balcon avec une superbe vue. »

Samira Alitouche

Lorsqu’elle quitte sa famille à 25 ans pour s’installer dans un studio des 4000 Nord, Samira Alitouche se sent déracinée. Au bout de quatre ans, après avoir eu deux enfants avec son mari Mustapha, elle obtient un logement plus grand au Mail. Après un troisième enfant, elle est relogée exactement sous l’appartement de ses parents.

Les relogements dans des appartements de plus grande taille à mesure des naissances successives permettent aux familles de s’installer durablement dans le quartier et de préserver des liens familiaux et amicaux précieux. Il est courant que les enfants qui ont grandi aux 4000 demandent un logement sur place une fois en couple. En plus d’un sentiment de sécurité procuré par la familiarité des lieux, cela leur offre la possibilité de recourir à l’entraide au sein de la famille et du voisinage.

Dans le témoignage vidéo qu’elle a donné pour le projet « 4000 vies ! Histoires vécues », Samira Alitouche souligne cet attachement intergénérationnel aux lieux qui s’est construit dans l’intimité familiale mais aussi dans la vie de quartier.

L’atelier de l’historien·ne
L’enquête orale, une manière de créer des sources sur les quartiers populaires

Le témoignage de Samira Alitouche a été recueilli au cours d’un entretien filmé en février 2024 dans le cadre d’une collecte de témoignages auprès d’habitant·es actuel·es et passé·es du Mail de Fontenay, un des derniers grands immeubles de la cité des 4000, qui sera partiellement détruit en 2026. Ce type d’enquête orale permet de donner la parole à des acteurs historiques qui ont souvent laissé moins de sources que les élites qui écrivent, sont interrogées, etc.

La collecte a porté sur une douzaine de témoignages, elle n’a donc pas de valeur représentative puisque des milliers de personnes ont habité le Mail de Fontenay depuis 1962. L’enjeu était cependant de donner à voir les différentes générations d’habitant·es et la diversité de leurs parcours. La première difficulté était de retrouver des habitant·es parti·es de longue date et la seconde que les personnes sollicitées acceptent de témoigner dans un film. Les personnes qui ont accepté de témoigner ont une motivation personnelle. Pour Samira, c’est une manière d’inscrire sa famille dans l’histoire du Mail, avant sa destruction.

Le service Patrimoine de La Courneuve a sollicité l’AMuLoP pour réaliser ces entretiens. Les entretiens ont été déposés aux archives municipales de la Courneuve pour être conservés et peuvent être consultés sur place. Des capsules vidéos de quelques minutes réalisées à partir de ces entretiens sont visibles sur notre chaîne Youtube.

La force des solidarités de voisinage

À partir des années 1970, de plus en plus de familles étrangères sont logées aux 4000, suite au départ des familles les plus favorisées. À l’époque, l’immigration algérienne est l’une des plus importantes en France (800 000 personnes recensées en 1982), et particulièrement implantée dans les quartiers de logements sociaux des communes ouvrières. Plusieurs familles algériennes cohabitent dans la cage d’escalier de la famille Alitouche.

Ces familles, qui partagent l’expérience de la migration, d’une certaine précarité, sont amenées à tisser des liens qui prennent plusieurs formes. De nombreuses occasions donnent lieu à des fêtes qui empruntent à la fois aux traditions de la société d’accueil et de départ : rites religieux, rites de passage (anniversaire, Noël, mariage, Aïd, etc.) qui sont des moments de partage de repas, de cadeaux, etc. « Pour moi, les 4000 Sud, c’était… Il y avait une bonne entente, on était tous… Nous, les voisins, nous, c’est tous nos voisins, on les appelle Tata, Tonton, on est tous cousins, cousines. C’est vraiment une famille. Et pendant les fêtes, il y a un truc qui se passe, il y a une cohésion […] ».

« Donc, ouais, il y avait un lien très, très fort entre voisins, voisines.  En plus, je vous dis, c’était des familles, souvent, qui ne savaient pas lire, qui ne savaient pas écrire. Donc, du coup, elles n’avaient pas d’autre choix que d’être solidaires les unes ou les autres. »

Samira Alitouche

Mais comme l’exprime Samira dans l’entretien que nous avons eu avec elle, ces relations de voisinage s’inscrivent également dans des formes d’entraide face aux difficultés quotidiennes : « Donc, ouais, il y avait un lien très, très fort entre voisins, voisines.  En plus, je vous dis, c’était des familles, souvent, qui ne savaient pas lire, qui ne savaient pas écrire. Donc, du coup, elles n’avaient pas d’autre choix que d’être solidaires les unes ou les autres. Donc, quand il y en avait une qui savait parler plus que l’autre, l’autre allait l’accompagner. C’était fort à cette époque-là ».

Le témoignage de Samira Alitouche, empreint d’une nostalgie dont elle-même a conscience, apporte néanmoins des éléments précieux sur les raisons de son attachement au Mail de Fontenay. Le logement constitue une amélioration considérable du confort de la famille, et à l’échelle de l’immeuble elle mène une vie sociale dense et festive, qui donne naissance à des solidarités essentielles, dans un contexte de relative précarité économique.

Pour aller plus loin

  • Muriel Cohen, Des familles invisibles, les Algériens de France entre intégrations et discriminations, 1945-1985, Éditions de la Sorbonne, 2020 : pour aborder l’histoire des familles algériennes en France et notamment leurs conditions de logement, dans le contexte colonial puis post-colonial. Cet ouvrage insiste sur la diversité des parcours résidentiels, loin de se limiter à la trajectoire « du bidonville au HLM ».
  • La philosophe Joëlle Zask a publié le livre Se tenir quelque part sur la Terre, Premier Parallèle, 2023 dans lequel elle se demande comment parler des lieux qu’on aime, sans se limiter aux idées d’enracinement ou d’appropriation, et en questionnant, comme nous l’avons fait ici, l’attachement aux lieux. Ses réflexions sont à découvrir en vidéo dans l’émission d’Arte Les idées larges du 13 décembre 2023.
  • Entre 2010 et 2012, deux journalistes du Monde se sont régulièrement rendues à La Courneuve pour raconter le quotidien des habitants et leurs parcours, mais aussi donner leur vision de l’actualité. Plus d’une centaine de posts ont été publiés sur ce blog « La Courneuve, urbains sensibles ». Samira Alitouche est l’une des premières habitantes à avoir été interrogée, et elle intervient à plusieurs reprises, pour parler de son lien au quartier et de l’éducation de ses enfants.