« Moi, j’avais envie de voir autre chose »

Les Moualed, un couple franco-algérien d’Aubervilliers

Jeannine Moualed est une ancienne habitante de la cité Émile-Dubois que nous avons rencontrée dans le cadre de la préparation de l’exposition « La Vie HLM ». À travers les entretiens menés avec elle et les archives publiques et privées rassemblées, reconstituons le parcours résidentiel et migratoire complexe qu’elle a suivi avec son mari algérien.

Photographie en noir et blanc. Un couple debout accoudé de part et d'autre d'un stand de nourriture d'une fête de quartier. Un enfant, de dos, passe devant eux.

Sur cette photographie, Jeannine et Achour Moualed participent en 1983 à une fête du quartier Émile-Dubois où ils s’étaient installés en 1958. Achour vit en Algérie, tandis que Jeannine est revenue en France avec leurs enfants en 1981.

Les couples mixtes, c’est-à-dire dont l’un des deux membres est étranger, attirent souvent l’attention des chercheurs. Ils sont généralement présentés comme une modalité d’assimilation au pays d’accueil, qui peut aussi donner lieu à des frictions liées à des différences culturelles. L’histoire de Jeannine Lamandé et Achour Moualed permet de revenir sur la complexité de la trajectoire d’un couple franco-algérien, lié par le militantisme et qui a fait le choix de partir en Algérie plutôt que de rester en France. Elle montre que les migrations ne sont pas unilatérales et créent des liens à longue distance. Face à ces trajectoires complexes, le logement social et le quartier apparaissent comme un point d’ancrage. 

Les photographies de la cité conservées par Jeannine Moualed, qu’elle a commentées pour ne rien oublier, témoignent de son attachement aux lieux. On dispose également de plusieurs documents qui révèlent la place de ce couple de « notables » communistes dans la vie de la cité.

Un couple de militants communistes

Jeannine Lamandé est née en 1938 dans une famille d’ouvriers originaires de Bretagne, installée à Aubervilliers depuis le début des années 1930. Jean Lamandé est contremaître chez Saint-Gobain dans l’unité de fabrication des engrais et a obtenu un logement dans un immeuble situé 174 boulevard Félix-Faure, réservé au personnel. Mais en 1952, il décède sur son lieu de travail. Derrière les affiches colorées qui célèbrent l’emploi des engrais, la réalité de cette usine de banlieue est l’usage de nombreux produits toxiques et dangereux. La famille ne touche aucune indemnisation, la mère Joséphine est embauchée comme femme de ménage chez Saint-Gobain et préfère déménager plus près des usines, au 62 rue du Landy. Le logement est un taudis et Jeannine veut échapper à cette situation. Membre, dès 1953, de l’Union des jeunes filles de France, une association proche du Parti communiste français, elle prend sa carte au PCF en 1956 au moment où celui-ci se positionne contre la poursuite de la guerre en Algérie. C’est dans ce contexte qu’elle fait la connaissance d’Achour Moualed, secrétaire de la cellule communiste du quartier du Landy.

Achour Moualed est né en 1925 dans la commune mixte de Fort national, en Kabylie, où il a obtenu le certificat d’études primaires, ce qui est rare à l’époque pour la population algérienne, encore faiblement scolarisée. Après avoir résidé dans le 18e arrondissement, il habite la commune d’Aubervilliers depuis 1952, où il se déclare vannier en 1954. Par la suite, il suit le cours de l’école Suzanne-Masson et se forme au métier de câbleur radio. Membre du PCF, comme de nombreux « Français musulmans d’Algérie » installés en métropole au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il est placé sur la liste municipale d’Émile-Dubois en 1953, en position non éligible. Il s’agit sans doute d’inciter l’importante population algérienne d’Aubervilliers à voter pour la liste communiste. Achour Moualed est finalement élu et devient ainsi conseiller municipal de 1953 à 1956, puis se retire dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne. Lorsqu’il rencontre Jeannine, il réside 5 rue de la Justice (devenue par la suite rue Gaëtan-Lamy), juste à côté de chez elle, dans le quartier de la Petite Espagne

Jeannine et Achour se marient en 1956, alors que Jeannine a 17 ans, et elle doit affronter les insultes sur le chemin de la mairie. Elle est enceinte de son fils à 18 ans, il naît en 1957. En 1958, tous les trois s’installent dans un deux-pièces de la cité Émile-Dubois. Plusieurs facteurs expliquent ainsi qu’un « Français Musulman d’Algérie » (c’est la catégorie utilisée à l’époque coloniale) obtienne un logement social à une époque où ce type de logement est réservé à des salarié·es français·es, dans un contexte de grave crise du logement et de discriminations en particulier à l’encontre des Algérien·nes : il est conseiller municipal, marié à une Française, ils ont ensemble un enfant.

« J’ai quitté un logement sordide pour aller dans une chambre d’hôtel sordide. Quand il y a eu la construction des logements, là, je disais à mon mari: « Quand même, tu pourrais… t’es conseiller ». Il a dit : « Non, moi, je n’ai rien pour moi ». Il a fallu que je demande à André Karman. Et donc j’ai eu ce petit deux-pièces à Aubervilliers, enfin à Émile-Dubois. »

Jeannine Moualed

L’atelier de l’historien·ne
Une enquête orale au temps du Covid

Le recueil de témoignages ne se joue pas seulement au moment de l’entretien, mais repose sur une véritable enquête orale. Bernard Orantin, membre de la Société d’histoire d’Aubervilliers, nous a mis en relation avec Madame Moualed alors que commençait les recherches sur les habitant·es de la cité Émile-Dubois. Nous avons recueilli le témoignage de Jeannine Moualed lors de trois entretiens, en novembre 2020 puis mars 2021, alors que l’épidémie de Covid complexifiait les rencontres, en particulier avec les personnes âgées, particulièrement fragiles. Deux entretiens ont été menés à distance, via WhatsApp, et pour le dernier nous nous sommes déplacés à Limoges, où s’était récemment installée Madame Moualed. Il s’agissait à la fois de recueillir des photographies et de rencontrer en chair et en os une personne qui avait accepté de nous consacrer de son temps et de nous livrer son histoire. La nécessité de garder une distance scientifique dans l’enquête n’empêche pas l’instauration d’une forme de confiance et de sympathie à l’égard de certains témoins.

Pour Madame Moualed, la motivation à répondre à nos questions tient à plusieurs facteurs : le Covid est un moment très difficile pour les personnes âgées qui vivent seules, et les entretiens, qui durent environ 1h30, apportent une distraction (« ça fait du bien ») et lui permettent de faire le bilan de son parcours alors qu’elle entre dans la dernière partie de sa vie.

Il manque évidemment en contrepoint de ces entretiens la parole de son mari, Achour Moualed, qui aurait pu éclairer son rapport à la vie politique et son parcours personnel, l’histoire de sa propre famille en Algérie. Nous disposons de peu d’archives sur lui. Les archives du Parti communiste permettraient sans doute d’en savoir davantage.

Un couple entre deux pays

En 1964, Jeannine et Achour Moualed partent s’installer en Algérie avec leurs deux enfants : « Moi, j’avais envie de connaître l’Algérie, j’avais envie de connaître sa famille, j’avais envie de voir autre chose, quoi ». La famille ne s’installe cependant pas en Kabylie rurale, mais dans la grande ville de l’Ouest, Oran. Le rêve de construire l’Algérie socialiste et démocratique se délite rapidement après le coup d’État de Boumediene contre Ben Bella en 1965 mais la famille Moualed reste. Leur fille naît en 1966, Jeannine trouve facilement du travail à un moment où le départ massif des Français d’Algérie a largement désorganisé l’activité économique du pays. Pour elle, les premières années sont très heureuses : « Et donc moi j’ai trouvé rapidement du travail quand même dans une société, c’était le Gaz de France, c’était la première usine de liquéfaction de gaz qui était en construction. […] On prenait notre sandwich, on allait se baigner, on mangeait notre sandwich et on revenait travailler ». La situation est plus complexe pour Achour Moualed qui cherche un travail suffisamment rémunéré.

« Et donc, arrivés en Algérie, on nous attendait au bateau. Pour moi qui n’avais jamais quitté Aubervilliers, sauf pour aller en Bretagne, on a traversé la Méditerranée. C’était féerique. On n’avait pas le téléphone ni les uns ni les autres à l’époque. Et donc j’ai fait à ma belle-sœur une lettre de 4-5 pages. Je décrivais la couleur de la mer, les vagues turquoises. »

Jeannine Moualed

Les difficultés commencent à la fin des années 1970 avec la montée du fondamentalisme musulman au sein de la société algérienne. Un code de la famille, très défavorable aux droits des femmes, commence à être discuté à partir de 1976. Malgré l’opposition des femmes moudjahidines, qui ont combattu pendant la guerre d’indépendance, la loi sera finalement votée en 1984. Face à ces évolutions, Jeannine préfère quitter l’Algérie, à la fois pour sa fille et par refus de revenir sous la tutelle de son mari comme avant 1965 en France. En 1976 déjà, elle avait tenté une première fois de rentrer en France pour se rapprocher de son fils aîné, qui a obtenu une bourse du gouvernement algérien pour aller étudier à Londres à ses 18 ans. Mais elle n’a pas réussi à trouver un logement. En 1981, après l’élection de François Mitterrand comme président de la République, elle se réinstalle à Aubervilliers, où elle obtient rapidement un logement social dans la cité Émile-Dubois et un emploi au sein du CAUE 93 (Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement de Seine-Saint-Denis). Achour Moualed reste en Algérie et vient rendre visite à sa famille pendant les vacances. Il était prévu qu’elle le rejoigne à sa retraite, mais il meurt en 1995, à l’âge de 70 ans. La ville d’Aubervilliers lui rend alors hommage.

Face aux évolutions politiques, et par souci de leurs enfants, la famille Moualed s’est donc construite une vie transnationale, entre France et Algérie, mais aussi Grande-Bretagne pour le fils aîné, Rachid.

La cité Émile-Dubois comme ancrage familial

Pour Jeannine Moualed et son mari, la cité Émile-Dubois a constitué un point d’ancrage essentiel, qui leur a permis d’accéder à des conditions de logement confortables. Les évolutions apportées par l’office municipal ont cherché à s’adapter aux transformations sociales et aux besoins des habitant·es, ce qui explique la présence durable de la famille Moualed sur place.

Jeannine et Achour commencent leur parcours résidentiel dans un premier appartement de la cité Émile-Dubois, à proximité du frère de Jeannine, dans un deux-pièces de la tour Prual, au 5e étage. Ils cherchent ensuite plus grand, après la naissance de leur deuxième fils Madjid en 1960 : la concierge leur permet alors d’échanger avec une dame au rez-de-chaussée de la barre Prual. Cette époque est celle d’une intense sociabilité politique autour de la cellule communiste Marcel-Cachin : les militant·es sont mobilisé·es dans le cadre de leur habitat.

Après le retour d’Algérie, Jeannine revient avec ses enfants à Émile-Dubois au 16 Prual, au 4e étage. À ce moment-là, la cité a connu de nombreux départs parmi la première génération d’habitants et la Ville cherche à réhabiliter la cité pour stabiliser les habitant·es les plus favorisé·es. Pour Jeannine, les sociabilités passent à ce moment-là à l’arrière-plan : elle élève seule ses enfants et travaille beaucoup. Pour autant, elle redéveloppe des liens avec les militant·es communistes de la cité. En 1985, elle déménage au 1 allée Charles-Grosperrin, une tour qui vient de faire l’objet d’un chantier-test de réhabilitation mené par l’architecte Patrice Lutier, qui réside lui-même sur place. L’appartement de cinq pièces a été diminué d’une pièce afin d’en rajouter une à celui de sa voisine, Madame Picot, et ses trois enfants. Mais une terrasse a été ajoutée au logement d’origine. Jeannine Moualed restera dans cet appartement jusqu’en 2003, tandis que sa fille s’installera plusieurs années dans un immeuble voisin de la cité.

Le parcours des Moualed, un couple franco-algérien, formé en pleine guerre d’indépendance algérienne, apparaît singulier à certains égards, par son militantisme au sein du PCF, et le goût de la liberté qu’ils partagent. Il permet aussi de distinguer certains traits plus communs et néanmoins peu étudiés : les réactions négatives au sein de la population majoritaire et la construction de liens avec le pays d’origine du membre étranger du couple.

Pour aller plus loin

  • Béate Collet et Emmanuelle Santelli, « Les couples mixtes franco-algériens en France », Hommes & migrations [En ligne], 1295 | 2012, mis en ligne le 31 décembre 2014, consulté le 10 juillet 2025. URL : http://journals.openedition.org/hommesmigrations/1456. Les autrices de cet article présentent les principales enquêtes démographiques qui ont permis d’étudier les couples mixtes en France, du point de vue de la société d’accueil. Elles mettent en lumière le nombre élevé au sein de la population algérienne, qui s’explique notamment par l’ancienneté de cette migration.
  • Alain Ruscio, (2019), Les communistes et l’Algérie : Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962, La Découverte. Cet ouvrage permet d’aborder une question complexe et controversée : celle de l’évolution des rapports entre le Parti communiste et les mouvements indépendantistes algériens, des années 1920 à l’indépendance, à partir d’archives politiques.
  • Le roman de Claire Etcherelli, Élise ou la vraie vie, 1967, adapté au cinéma par Michel Drach en 1969, raconte l’histoire d’un couple d’ouvriers au temps de la guerre d’Algérie. Élise est une ouvrière française, Arezki un ouvrier algérien. Ils travaillent ensemble chez Citroën. Comportant une dimension autobiographique, l’histoire est racontée du point de vue d’une femme française, mais rend compte des persécutions de la police à l’égard des Français musulmans d’Algérie en métropole.